ContactsLiensSéminaires, journées et colloquesTextes de référence et articlesFormationPourquoi ? Pour qui ?Accueil
/Textes

À propos de l’indication de la psychothérapie psychanalytique corporelle

Marie-Alice Du Pasquier

La psychothérapie psychanalytique corporelle s’inscrit dans le corpus des nouvelles approches psychanalytiques proposant un travail en face à face. Elle s’adresse à des patients qui entrent dans le cadre de ces pathologies à forte dominance narcissique, qui présentent des difficultés plus ou moins importantes à la subjectivation et privilégient des modes d’expression par l’acte et le corps.

Il s’agit de patients qui peuvent dire une souffrance, mais cette souffrance n’a pas d’expression psychique reconnue comme telle par eux et semble sans lien avec un conflit internalisé. Leur demande est celle d’un soulagement, insistante, un appel « à cor et à cri » très éloigné de toute évocation d’un possible travail élaboratif. Une demande qui est dans la concrétude, dans l’immédiateté et qui s’adresse activement à l’analyste, lequel est sommé d’agir : « Faites quelque chose pour moi ! »

Ainsi la demande se définit-elle en termes d’attente que le thérapeute apporte au patient quelque chose qui lui manque et dont il a besoin : « A vous de m’apporter ce dont j’ai besoin » ; en terme d’étayage : « A vous de m’aider et de me soutenir, je ne peux pas tout seul » ; en termes d’action : « Soyez actif, faites quelque chose. »

La question de la constitution du Moi est d’emblée présente dans la forme de la demande : dépendance de l’objet, fragilité du Moi, défaut d’individuation avec une insuffisance des liens intrapsychiques qui vient entraver la symbolisation du système représentatif. La souffrance reste dans le corps.

Cette souffrance peu mentalisée est difficilement définissable et s’exprime alors sous forme de douleur physique. Une douleur qui reste donc « accrochée » au corps. C’est dans le corps ou l’agir que parle la douleur dont le travail a pour fonction de fixer corporellement quelque chose de psychiquement irreprésentable.

Pour Freud, la douleur prend ancrage dans ce qu’il a appelé « la détresse originaire », spécifiant que c’est à l’objet mère qu’incombe le soin de la prendre en compte pour l’atténuer. Il y a dans toute douleur corporelle la répétition de cette expérience primaire. Chez nos patients, la souffrance maintenue dans le corps et non mentalisée, non transformée psychiquement, serait-elle comme la réitération infinie de la plainte, de l’appel à l’objet ? Serait donc là signifié un inachèvement du processus de mentalisation se manifestant à l’intérieur du Moi dans un processus de destructivité diffuse.

Les liens intrapsychiques seraient insuffisants du fait d’un défaut d’investissement du sens mémorisé et dans lequel l’objet a sa part puisque la représentation est ce qui, de l’objet, vient s’inscrire dans les systèmes mnésiques. On pourrait évoquer ces expériences originaires organisatrices qui sont la matrice des signifiants préverbaux. Ainsi le bébé qui, dans son berceau, auprès d’une mère suffisamment attentive et suffisamment « sensible », joue à faire passer ses mains devant ses yeux dans un mouvement permettant la visualisation de ce qui n’est encore qu’une partie de lui mais qu’il ressent, dans le mouvement, comme lui appartenant. Un commencement sur la voie de la représentation identitaire, un commencement dans le mouvement. « Au commencement était l’acte », nous propose Freud. Ne pourrait-on poursuivre en proposant qu’à l’origine du sentiment de soi serait le mouvement perçu et par soi et par l’autre.

De mémoire, de souvenirs, de perceptions corporelles, nos patients en sont bien dépourvus. Serait-ce du fait d’un corps resté pour eux comme « insensé » ? Parler d’eux-mêmes consiste souvent à ne raconter qu’une histoire factuelle, fragmentaire qui peut-être chargée d’émotionnel parfois débordant mais dénués d’affects qui pourraient donner sens, un axe à leur récit. Le sentiment d’être en harmonie avec soi-même, dans un accord tonico-émotionnel et représentatif, ne peut naître que lorsque le dire du corps pulsionnel peut se lier au dire des affects, en une épissure qui permet que les mots affleurent au plus juste du ressenti. Ce nouage-là manque chez ces patients.

Et ce sont les ratages de ce tissage qui les mènent vers nous avec des manifestations symptomatiques diverses qui touchent aux grandes fonctions vitales banales : sommeil, alimentation, respiration, digestion, évacuation, expression. Ces patients présentent des troubles du sommeil, des problèmes alimentaires, respiratoires, musculaires, articulaires, tout ce qui contribue à faire qu’on est « mal dans sa peau », mal dans son être au monde, qu’on est mal avec les autres, qu’on a mal à soi.

Le cadre de la psychothérapie psychanalytique corporelle vise à établir des liens à partir de ce que le patient donne à voir ou à entendre, et à favoriser chez lui la survenue d’images à partir de ce qu’il peut dire de ses ressentis. Le travail s’élabore à l’aide de ces figurations, forme première d’un mouvement de mentalisation pouvant donner accès à des représentations.

Le dispositif physique du cadre est à voir comme la figuration même de ce travail. Le processus de la cure consiste à permettre au patient de se dégager de l’aliénation du lien perceptif au profit d’un lien représentatif, c’est-à-dire de se libérer du primat de la figuration passant par l’image dans le lien à soi et à l’autre pour s’engager vers l’accès à la représentation de l’autre, laquelle nécessite l’accès à la représentation de soi. Et ce sera la possible mise en mots des images du corps, issues des perceptions sensori-motrices, qui va organiser le lien symbolique vecteur de la représentation psychique. A partir du travail sur les vécus corporels, s’organise un processus de symbolisation favorisant l’élaboration du « travail de représentance ». Ce travail offre au patient la possibilité de se construire un espace psychique qui lui permet une meilleure protection contre les traumatismes, une mobilisation plus active des fonctions du préconscient et une avancée possible vers plus de subjectivation.