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Aux prises avec le corps

Marie-Lise Roux, à partir du collectif Psychanalystes, qui êtes-vous ? InterEditions, dir. Roger Perron, Dunod, 2006, pp. 111-114. 

Le terme même de « psychanalyse » semble réserver à la seule psyché l’exercice de la psychanalyse. Or, la théorie freudienne a le grand mérite de ne pas considérer une séparation de la psyché et du corps. Freud s’est vu  fréquemment reprocher d’être « trop » biologiste alors que ce qu’il apporte sans doute de plus original à la pensée occidentale n’est ni l’idée de l’inconscient, ni celle du complexe d’Œdipe, mais sa théorie pulsionnelle, même si celle-ci est souvent remise en cause et discutée par les analystes eux-mêmes. C’est grâce à cela que, de plus en plus souvent, les psychanalystes ont eu à intervenir même dans les pathologies qui semblent ne concerner que les espaces corporels. Au premier rang, se trouvent certains troubles somatiques, bien sûr, mais aussi, des difficultés comportementales, rendant parfois inaccessible un lien verbal et élaboratif avec les patients.

Les troubles du comportement, de même que certaines expressions corporelles, ont pu être rapportés à la nécessité de « décharge » à travers le corps d’excitations non reliables à des représentations et, de ce fait, échappant au contrôle du patient, qui s’y sent soumis comme à quelque chose qui ne lui appartient pas. Comme il s’agit de comportements, c’est-à-dire, de « faire », il est particulièrement tentant, alors, d’y répondre sur le même mode et d’opposer à des comportements pathologiques d’autres comportements, ceux-là plus compatibles avec la vie sociale et les désirs conscients du patient. Le problème est que ces techniques empruntent les mêmes voies de décharge qu’avait choisies la pathologie, et qui ne permettent pas d’échapper à cette exclusion de l’élaboration psychique que parvenait à réaliser le symptôme.

Ce sont les premiers patients avec lesquels nous avions essayé d’expérimenter ce qu’on connaît sous le nom de « relaxation » qui nous ont permis de comprendre les risques que comportait un travail fondé sur la suggestion : en effet, donner au patient une consigne censée lui « apprendre » à se détendre, allait dans le sens de la pathologie : la consigne de s’en référer uniquement au thérapeute, dans un accrochage affectif et émotionnel qui lui permettrait de rester sourd par rapport à son propre vécu corporel, ce qui réédite ce que parvient à faire le symptôme. Les travaux de J. de Ajuriaguerra ainsi que ceux de l’Ecole de psychosomatique de Paris, nous ont amenés à modifier considérablement le cadre de ce travail de psychothérapie analytique corporelle : l’accent est alors mis uniquement sur le travail de verbalisation des perceptions du corps qui se laisse aller sur le divan en présence du thérapeute. Travail dont les difficultés sont considérables, mais qui permet de retrouver peu à peu avec les patients le rapport souvent conflictuel qu’il entretient avec son propre vécu, ainsi que de ramener au premier plan, grâce à la mémoire du corps, les souvenirs de relations d’objet défectueuses.

Dans la séance, le patient, le plus souvent allongé sur le divan, mais toujours sous le regard du thérapeute, est invité à dire ce qu’il ressent dans telle ou telle partie du corps. La plupart du temps, les patients déclarent ne rien sentir ; ou fréquemment, ils se déclarent très détendus. La différence entre ce que perçoit le patient et ce que perçoit le thérapeute met le premier en présence de son ignorance devant un état tonique dont le sens va peu à peu redevenir pour lui évident. Car c’est bien de l’acquisition d’une « passivité » tonico-musculaire dans le rapport à soi-même et à l’autre dont il est question ici : Ajuriaguerra a bien mis en évidence l’enjeu tonique de la relation émotionnelle avec les premiers objets : premier « langage du corps », il peut rester longtemps inaperçu et ininterprété. Il est cependant signe de l’émotion qui anime le sujet en présence de l’objet : émotion non verbalisée et le plus souvent vécue comme « inadmissible ». Dans un deuxième temps, une fois acquise la perception des états tonico-émotionnels, il sera le plus souvent utile d’aborder la question, non plus de la quantité, plus ou moins d’excitation et de tension, mais d’en venir à la qualité de la sensation, et surtout d’en venir à la qualification en plaisir/déplaisir et à la description et à l’évocation mémorielle de ce qui est ressenti, d’abord en présence du thérapeute, mais aussi hors de la séance ; en effet, nous proposons au patient de retrouver chez lui les mêmes sensations agréables qu’il a pu connaître en séance. Moyen pour eux et nous de pouvoir aborder les thèmes de séparation et/ou d’intrusion de ses relations d’objet.

Ce qui va être au centre de l’intérêt commun patient/thérapeute, c’est justement ce qui a été exclu par la pathologie de tels patients, à savoir, la perception de ce qui affecte ce corps même. Car c’est bien aux affects et à leurs représentations que nous allons être confrontés. Cette « mémoire du corps » est liée à son histoire affective réprimée (comme l’a montré Catherine Parat), et surtout subordonnée à l’illusion entretenue par le passé que toute satisfaction est liée à l’objet. Dans ce nouveau cadre, le patient est amené à percevoir la nécessité de revenir vers lui, de « ramener à lui » sa quête libidinale, et est alors conduit vers l’observation de sa propre intimité, avec ce que cela implique de perte d’objet et de construction de nouveaux liens avec l’objet. Il n’est pas rare que ce travail puisse alors déboucher sur une psychothérapie verbale classique. Le principal intérêt de ce travail, selon moi, est de pouvoir, grâce à l’instauration d’un corps érotique et non seulement fonctionnel, redécouvrir la valeur du corps comme objet transitionnel primaire et envisager l’objet comme distinct du moi, ce qui permet la reconstruction d’une intimité véritable et d’une meilleure répartition des investissements.