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Perception et sensorialité en psychothérapie psychanalytique corporelle

Monique Dechaud-Ferbus

En pratique psychanalytique nous rencontrons des patients dont la problématique principale n’est pas centrée sur l’Œdipe et notre méthode de psychothérapie corporelle psychanalytique nous permet de travailler sur des défenses qui ne relèvent pas du refoulement. Cette méthode utilise un aménagement du dispositif psychanalytique classique.

A plusieurs reprises, Freud a souhaité l’ouverture de la psychanalyse au traitement des psychoses qui, disait-il, constituait une voie d’avenir pour le progrès de la connaissance. D’autres cliniciens de son époque comme Ferenczi, Tausk et Federn ont ouvert cette voie en aménageant le dispositif analytique. Ces aménagements préservent des constantes de la psychanalyse comme la règle d’abstinence, le temps de la séance de 45 minutes, l’unité de lieu et la confidentialité. La stabilité du cadre spatial et temporel est indispensable au travail d’écoute analytique du fonctionnement psychique et à la recherche de liens et d’associations. Ce travail se fait toujours dans le contexte de la dynamique transféro-contre-transférentielle mais les aménagements du dispositif psychanalytique utilisent la perception. L’objet analyste est vu en personne. C’est ainsi dans le psychodrame psychanalytique, la psychanalyse d’enfant, la psychothérapie en face à face et la thérapie corporelle psychanalytique. Ces aménagements introduisent une médiation par la vue, le contact, le jeu ou le corps, une médiation perceptivo-motrice entre le sujet et l’objet. Cette médiation offre un écho aux défaillances du fonctionnement psychique du patient là où le langage ne peut pas jouer son rôle de médiateur. 

En psychothérapie corporelle psychanalytique, le patient est allongé sur le divan et nous sommes placés dans son champ de vision de telle façon qu’il puisse nous voir sans effort. Percevoir, c’est saisir par les sens ou par l’esprit et c’est donc pouvoir maîtriser ce qui se passe. Freud décrit ce qu’il appelle l’appareil perceptif comme un système constitué de deux couches. L’une est externe, appelée pare-excitation parce qu’elle protège contre l’excès d’excitations externes, alors que l’autre, derrière la première et plus interne, reçoit les excitations qui viennent de l’intérieur de la psyché, c’est-à-dire les productions psychiques et les mouvements internes. En 1923, Freud définit le système perception-conscience comme étant le noyau du Moi. Le Moi est un organe psychique situé entre le Ça, c’est-à-dire la source pulsionnelle, et le monde extérieur ; c’est lui qui maîtrise en liant les excitations avec des mots et des images. Or, il est, dit Freud, la projection mentale de la surface sensible du corps. Mais, bien avant, dans l’Interprétation des rêves de 1900, il écrit : « la perception par nos organes sensoriels a pour résultat de diriger un investissement de l’attention sur les voies le long desquelles l’excitation sensorielle afférente se déploie. L’excitation qualitative du système perception-conscience sert de régulateur pour la quantité mobile dans l’appareil psychique ». C’est une des fonctions de l’analyste que de permettre au patient de diriger son attention sur ses ressentis corporels et leur qualité en contenant ses productions psychiques.

Après le tournant de 1920 dans sa théorie, Freud élabore une nouvelle description de l’appareil psychique et il attribue explicitement une fonction à la perception : « La perception va jouer pour le moi le rôle qui revient à la pulsion dans le Ça ». Le Moi ne ferait ainsi que concentrer les effets de la réalité en assurant une maîtrise progressive des pulsions. Voir le corps du patient permet à l’analyste de s’adapter à ses exigences de régulation de l’angoisse, il a de ce fait une fonction pare-excitante de l’excitation. En re-présentant au patient son excitation pare-excitée, il soutient un retournement de la pulsion et renforce ainsi le pare-excitation qui était défaillant.

Le dispositif de la psychothérapie corporelle psychanalytique sollicite aussi la fonction d’emprise. Freud la définit, dans Les trois essais sur la sexualité, comme un  mélange d’agression et de sexualité orale cannibalique : « D’après quelques auteurs, cette agression qui s’ajoute en se mêlant à la pulsion sexuelle est en fait un reste d’appétits cannibaliques, autrement dit, une contribution de l’appareil d’emprise, lequel sert à la satisfaction de l’autre grand besoin plus ancien du point de vue ontogénétique ». Freud fait allusion à la faim. Au moment de la tétée, l’action musculaire et le toucher se conjoignent pour atteindre la satisfaction. En 1915, dans « Les pulsions et leurs destins », Freud insiste sur l’activité musculaire : « la substance perceptive de l’être vivant aura ainsi acquis dans l’efficacité de son activité musculaire un point d’appui pour séparer un "dehors et un dedans" ». C’est aussi ce qu’il dit de l’enfant qui veut se rendre maître de ses propres membres. Au cours de ce temps d’emprise, l’objet externe est la cible du sujet et il peut être ensuite introjecté lorsqu’il devient source de plaisir. Cette introjection s’appuie sur le retournement de la tendance motrice sur le Moi et cherche ainsi à rapprocher l’objet du Moi.

Tout notre travail est sous-tendu par ce grand trajet qui va de l’étayage au retournement de la pulsion. Le corps est à la fois la source et l’enjeu de la relation. Sensations et perceptions sont dans un rapport qui signe le lien entre le somatique et le psychique, entre les pulsions et les représentations mentales. Quand les pulsions sont re-présentées à la perception du patient, elles se changent en représentations qu’il peut retrouver de l’intérieur. Mais cette re-présentation passe par l’extérieur dans la relation thérapeutique. Ainsi l’objet est-il indispensable à  la représentation.

Chez un certain nombre de patients, les bases les plus précoces de l’intégration sensori-motrices sont déformées. Or, ce sont elles qui constituent les premières formes de pensée et que Bion appelle les « protopensées ». C’est pourquoi, l’interaction avec le regard lors de l’auto-observation des ressentis corporels peut aider à modifier les relations distordues avec un imaginaire inconscient infiltrant, c’est-à-dire non maîtrisé.

L’analyste expérimente avec le patient une fonction de miroir vivant où voir et être vu modifie progressivement la gestion des pulsions parce que ces positions de voir et d’être vu  font jouer ensemble l’activité et la passivité. Elles assurent le patient de son existence propre reconnue par l’autre et ressentie par lui-même. En s’appuyant de visu sur le thérapeute et en recherchant ses propres sensations sur le divan pour le dire, le patient peut retrouver la valeur de médiation du langage dans l’échange.

La symbolisation par les mots dépend de la possibilité de se trouver une place à partir de laquelle on peut se voir en relation avec l’autre. Le sentiment d’existence de soi-même passe par le regard de l’autre mais il demande à être confirmé par son propre ressenti de ce que l’autre perçoit. C’est une réflexivité subjective. Dans la psychothérapie corporelle psychanalytique, le corps propre en relation au monde et à soi constitue le lieu transitionnel par excellence des transformations recherchées pour un meilleur fonctionnement de l’appareil psychique et ces transformations se font grâce à la perception.